Op-Ed / / 12.12.25

De Wagner à l’Africa Corps : comment la Russie a sapé la stabilité du Mali

Note: This op-ed was originally published in Jeune Afrique and was authored by Justyna Gudzowska, executive director of The Sentry.

 

S’appuyer sur la Russie pour lutter contre le terrorisme a des conséquences désastreuses au Mali. En plus de se focaliser sur l’exploitation des ressources du pays – au premier rang desquels l’or malien – le groupe Wagner, devenu Africa Corps, a provoqué un fort mécontentement dans les casernes. L’analyse de Justyna Gudzowska, de l’ONG The Sentry.

Alors que la junte au pouvoir au Mali était au bord de l’effondrement le mois dernier, avec un groupe terroriste affilié à Al-Qaïda qui progressait militairement et paralysait la capitale avec un blocus sur le carburant, il est important de se demander comment le pays en est arrivé là. La réponse réside en partie dans l’aventurisme de la Russie sur le continent africain, qui a contribué à créer les conditions favorables à l’essor du jihadisme au Sahel, et ainsi donner corps à la possibilité d’un troisième coup d’État au Mali en cinq ans.

Depuis septembre, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim) empêche le carburant d’atteindre Bamako en incendiant des camions à travers le Mali et en bloquant les convois en provenance de Mauritanie, du Sénégal et de Côte d’Ivoire. Cette offensive a provoqué une pénurie dans tout le pays, de longues files d’attente aux stations-service, alimenté l’insécurité alimentaire et la fermeture d’écoles et d’entreprises, déstabilisant une économie déjà fragile.

Bien que le blocus se soit assoupli ces dernières semaines, la junte continue de rationner le carburant tout en assurant le Fonds monétaire international (FMI) que la croissance reprendra en 2026. Le 18 novembre, le porte-parole du Jnim, Bina Diarra – dit al-Bambari -, a publié une déclaration dans laquelle il affirmait que le blocus se poursuivrait et que Bamako subirait ce que d’autres régions du pays avaient enduré.

L’or du Mali dans le viseur d’Africa Corps

Bien que les Forces armées maliennes (Fama) combattent le Jnim depuis 2012, c’est la première fois qu’elles semblent complètement impuissantes face aux insurgés. Cette situation désastreuse a plusieurs causes : après les coups d’État successifs de 2020 et 2021 qui ont porté au pouvoir l’actuel dirigeant, le général Assimi Goïta, après l’expulsion des forces françaises et onusiennes ainsi que le retrait de l’aide militaire américaine, le Mali a fini par solliciter l’aide d’un nouveau partenaire militaire : la Russie.

Le groupe Wagner, une organisation de mercenaires dirigée, jusqu’à sa mort prématurée, par un proche de Poutine, Evgueni Prigojine, est arrivé au Mali au début de l’année 2022 après s’être implanté en République centrafricaine, en Libye et au Soudan où il s’était allié aux Forces de Soutien Rapide (FSR). L’objectif officiel de ce rapprochement avec Bamako était de soutenir l’armée malienne dans sa campagne contre le terrorisme.

Cependant, comme l’a révélé une récente enquête menée par The Sentry, les actions de Wagner au Mali n’ont fait qu’affaiblir les forces armées maliennes et exacerber le problème sécuritaire. L’été dernier, le groupe paramilitaire a été officiellement remplacé par l’Africa Corps, dont l’effectif est estimé à au moins 1 000 personnes, et qui est directement contrôlé par le ministère russe de la Défense.

Il s’agit davantage d’un changement d’image sachant que de nombreux anciens combattants de Wagner sont restés dans le pays et continuent de porter leur insigne d’origine sur leurs uniformes. Aujourd’hui, l’Africa Corps se concentre principalement sur le fait d’essayer d’exploiter les ressources naturelles du pays, comme en attestent des images qui montrent des Russes présents, en novembre dernier, sur le plus grand site d’extraction artisanale d’or du Mali, à N’Tahaka.

Wagner prépare l’armée malienne à l’échec

Les forces russes ont eu un impact sur la région centrale du Sahel, mais pas celui escompté. Non seulement Wagner n’est pas parvenu à neutraliser l’insurrection, mais cet échec a eu une influence néfaste sur l’armée malienne. Bien qu’ils étaient censés opérer dans le cadre d’un partenariat officiel et égalitaire avec l’armée malienne et qu’ils aient accompagné les Fama lors d’environ un tiers de leurs opérations, les combattants de Wagner ont souvent agi en dehors de la chaîne de commandement.

Ils utilisaient du matériel militaire sans autorisation ni préavis, menaient des opérations sans consulter les dirigeants militaires et affichaient un comportement souvent jugé raciste envers leurs homologues locaux. Les commandants militaires maliens, eux, se sont retrouvés mis à l’écart et ont lutté pour faire entendre leurs griefs au sein de la junte au pouvoir. Cette situation a entraîné une rupture de la communication, des difficultés opérationnelles et une détérioration de la confiance, du moral et de la cohésion au sein de l’appareil militaire.

Plus grave encore, le penchant de Wagner pour la violence extrême et les attaques contre les civils — un thème récurrent partout où le groupe est intervenu en Afrique — a permis au Jnim de recruter massivement dans toute la région.

Le rebranding de la présence russe dans le pays sous la bannière de l’Africa Corps n’a guère contribué à améliorer la situation. Des responsables militaires maliens ont déclaré à The Sentry que l’Africa Corps était réticent à intervenir pour briser le blocus du carburant. Un commandant d’une base aérienne a expliqué qu’après avoir reçu des renseignements exploitables sur l’incendie de camions-citernes, l’Africa Corps avait demandé « plus de détails », sans agir. « Les armes russes et les convois de véhicules que nous avons reçus plus tôt cette année restent là, inutiles », a-t-il déclaré.

L’inaction de l’armée malienne face au blocus pétrolier est due non seulement à un manque d’équipement et de carburant, mais aussi à une méfiance fondamentale entre les officiers subalternes et leurs supérieurs. Les officiers de plusieurs bases ont décrit une situation tendue dans laquelle leur chaîne de commandement et les dirigeants de la junte, en particulier ceux basés à Bamako, semblaient incapables de prendre des décisions concrètes alors que l’impact du blocus s’intensifiait. Un officier des Fama a raconté à The Sentry qu’un de ses camarades avait délibérément endommagé l’un de leurs véhicules militaires pour éviter un déploiement. « Nous avons cessé de participer à des missions suicidaires », admet-il.

Mécontentement au sein des casernes

Si le Jnim semble avoir remporté une victoire, la vérité est que la plus grande menace pour la survie de la junte pourrait venir des garnisons militaires du Mali. La stabilité du régime dépend en effet de ses relations avec les forces armées. Si les avancées du Jnim ont placé la junte dans une position de plus en plus précaire, le véritable objectif du groupe terroriste n’est pas tant de s’emparer de Bamako ou d’une autre grande ville que de déstabiliser le pays au point de provoquer un nouveau coup d’État. Une coalition pourrait se former au sein de la junte afin d’exploiter le mécontentement au sein des casernes et, à terme, renverser Goïta.

Les commandants militaires, frustrés par la manière dont le régime gère cette crise, pourraient eux-mêmes organiser un soulèvement. Goïta est suffisamment préoccupé par le mécontentement au sein de sa propre armée pour avoir promis, dans un communiqué officiel publié le 30 octobre, que Bamako et Kati, où sont basées la plupart des forces maliennes, disposeraient de pompes à essence exclusivement réservées à l’usage militaire.

En cas de coup d’État militaire, on ignore comment l’Africa Corps réagirait, ni même s’il réagirait, car les troupes russes ont démontré que la protection de Bamako dépassait leur mandat. Les autres pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), le Niger et le Burkina Faso, qui prétendent entretenir un partenariat étroit avec le Mali et qui subissent des insurrections similaires à l’intérieur de leurs frontières, n’ont pas saisi l’occasion pour mettre en avant un front solidaire et une réelle coopération militaire.

Alors que l’emprise du Jnim autour Bamako se resserre, que la junte vacille et que l’armée, démoralisée, choisit l’inaction, le Mali semble approcher d’un point d’ébullition qui transforme l’avenir en une perspective dangereuse et incertaine. Une chose semble toutefois très claire, et devrait être prise en compte par les pays voisins ayant conclu des partenariats avec la Russie, comme le Niger, le Burkina Faso, la Guinée équatoriale et le Togo : s’appuyer sur la Russie pour lutter contre le terrorisme a des conséquences désastreuses et involontaires.