Press Release / / 11.29.21

Rapport d’enquête : Fraude et pots-de-vin derrière le « contrat du siècle » entre la Chine et le Congo

Rapport d’enquête The Sentry

Fraude et pots-de-vin derrière le « contrat du siècle » entre la Chine et le Congo

  • Des versements depuis une « tirelire » au bénéfice du cercle intime de l’ex-président ont déblayé le terrain pour un projet minier de plusieurs milliards de dollars visant à financer l’infrastructure nationale
  • L’argent sale s’écoulait à travers des banques internationales

Washington, le 29 novembre 2021 — Un énorme contrat entre des entreprises publiques chinoises d’ingénierie et la République démocratique du Congo (RDC), visant à échanger des richesses minières contre un financement de projets d’infrastructure indispensables, a dissimulé une opération de corruption avec plusieurs dizaines de millions de dollars détournés, selon un nouveau rapport d’enquête publié par The Sentry.

Paru aujourd’hui, le rapport de 100 pages produit par The Sentry, « Trafic d’influence : mainmise sur l’État et pots-de-vin derrière le contrat du siècle au Congo », décrit la manière dont des fonds critiques destinés à reconstruire des routes, des hôpitaux et des écoles ont abouti dans les poches du cercle intime de l’ancien président de la RDC, Joseph Kabila, à l’aide d’un stratagème orchestré par David Du Wei, un intermédiaire entretenant des liens avec des relations de haut niveau en RDC et en Chine.

Du Wei a réparti 65 millions de dollars à travers les comptes de sa société écran auprès de la BGFIBank RDC à l’aide d’un réseau étroit de représentants du secteur privé et du gouvernement. Les millions de Du Wei ont ensuite été acheminés à travers le système financier mondial par des banques correspondantes — y compris Citibank et Commerzbank.

John Dell’Osso, enquêteur senior chez The Sentry, déclare: « Lorsque des sociétés sans scrupules désirent obtenir des contrats lucratifs et faire disparaître certains obstacles, elles délèguent parfois leurs basses besognes à des intermédiaires. Ces agents malhonnêtes distribuent les légendaires sacs remplis de billets pour corrompre des fonctionnaires locaux. Notre enquête a découvert un de ces intermédiaires, David Du Wei, et nous détaillons chaque étape de son opération corrompue qui avait pour objectif de faire en sorte que le contrat minier de plusieurs milliards de dollars aboutisse. Le contrat devait permettre de reconstruire l’infrastructure critique en RDC et d’améliorer la qualité de vie du peuple congolais. Au lieu de cela, les énormes sociétés chinoises qui étaient derrière le contrat ont préféré payer des pots-de-vin aux intermédiaires congolais, qui ont volontiers empoché l’argent pendant que les travaux d’infrastructure étaient en proie à des retards et des insuffisances. »

Justyna Gudzowska, directrice de la stratégie sur le financement illicite chez The Sentry, déclare : « Le rapport démontre les conséquences de laisser des personnes entretenant des liens étroits avec les dirigeants d’un pays de gérer une institution financière comme s’il s’agissait de leur propre tirelire. Afin d’empêcher que de telles erreurs soient répétées à l’avenir, le gouvernement congolais doit donner la priorité à l’éradication de la corruption et de l’influence politique qui pèsent sur son secteur bancaire, et la communauté internationale — surtout les banques correspondantes mondiales — doit l’aider. »

Douglas Gillison, enquêteur senior chez The Sentry, déclare : « Lorsque des chefs d’État volent leur peuple démuni, cela est facilité par des banques et les fournisseurs de secret bancaire qui canalisent l’argent sale à travers le monde depuis bien trop longtemps. La fuite Congo Hold-up est une occasion historique d’examiner cette sphère, d’en exposer les acteurs et de demander des réformes urgentes. »

Les conclusions formulées par The Sentry viennent s’ajouter à un ensemble de rapports d’enquête publiés dans le cadre de la série « Congo Hold-up », produite par un consortium international de médias et d’organisations à but non lucratif. Les millions de documents bancaires divulgués — obtenus par la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF) et le groupe de presse français Mediapart, avant d’être partagés avec The Sentry et les autres partenaires du consortium par la PPLAAF et le réseau d’enquête European Investigative Collaborations (EIC) — représentent la plus grande fuite de données confidentielles de l’histoire de l’Afrique.

J.R. Mailey, directeur des enquêtes chez The Sentry, déclare : « L’un des contrats les plus importants de l’histoire de la République démocratique du Congo se révèle également comme l’un des plus sordides. Avec des milliards de dollars de richesses minérales en jeu, deux sociétés chinoises ont injecté des millions de dollars dans des comptes contrôlés par la famille du président. Le stratagème impliquait un réseau de sociétés écrans et un intermédiaire douteux, mais au centre de tout cela se trouvait une banque dont la famille au pouvoir en RDC s’était emparée. Les systèmes de contrôle et de conformité relatifs au blanchiment d’argent peuvent sembler ésotériques, mais lorsqu’ils échouent, cela peut avoir des conséquences dangereuses. Il est grand temps d’éteindre la blanchisseuse, de geler et de restituer les actifs volés et de poursuivre les individus responsables. »

John Prendergast, cofondateur, The Sentry, déclare : « La RDC est prise en otage par un système kleptocrate qui a déjà pillé des milliards de dollars dans un des pays les plus pauvres au monde. Les banques internationales, les instances régulatrices et les services des forces de l’ordre devraient réagir face à ces nouvelles preuves et prendre des mesures décisives. »

Aucune des sociétés impliquées dans le contrat de minerais pour infrastructure n’a répondu aux demandes de commentaires, tout comme le président Joseph Kabila et les membres de sa famille. De plus, la banque qui occupe une position centrale dans cette fuite — la BGFIBank RDC — n’a pas répondu à des questions détaillées concernant les sujets décrits dans ce rapport.

Extraits du rapport :

  • L’enquête menée par The Sentry a identifié des preuves manifestes de corruption, démontrant que les sociétés chinoises étaient de connivence avec des acteurs puissants en RDC pour obtenir l’accès à des milliards de dollars de ressources naturelles — le tout avec l’aide de la haute finance mondiale.
  • Ce qui devait être un investissement historique dans le potentiel de la RDC qui panserait les plaies infligées par des décennies de mauvaise gestion et de guerres successives a en fait desservi un autre objectif bien trop répandu parmi les pays tributaires des ressources naturelles : remplir les poches des personnes puissantes avec les richesses ensevelies sous les pieds du peuple démuni.
  • Du Wei, qui utilisait fréquemment le nom occidental « David », est originaire de la province du Liaoning dans le nord-est industriel de la Chine. Il faisait sa propre promotion de son expertise dans la protection des investissements chinois en Afrique. Cet intellectuel et homme d’affaires d’une trentaine d’années mettait volontiers son expertise en avant dans le domaine de la protection des actifs africains appartenant aux entreprises publiques de Beijing, surtout à l’aide de « contre-mesures » pour atténuer les risques politiques.
  • Selon toute vraisemblance, Du Wei était un intermédiaire idéal pour faire en sorte que le projet à haut risque de minerais pour infrastructure sino-congolais aboutisse. Cependant, les archives contenues dans la fuite Congo Hold-up et examinées par The Sentry montrent que Du Wei a favorisé des moyens peu légitimes pour soutenir la cause des sociétés chinoises : le transfert de millions de dollars à travers une société écran dénommée la Congo Construction Company (CCC), avec de fausses justifications à l’appui, et parfois même de fausses factures et de fausses conventions de consultation. Les dossiers bancaires divulgués montrent que Du Wei utilisait également un outil des plus efficaces : de grosses sommes en espèces. Dans un même temps, des efforts considérables étaient déployés pour que le contrat aboutisse. Plusieurs années et des millions de dollars plus tard, lorsque les banques internationales ont enfin commencé à poser des questions, il était déjà trop tard.
  • Les dossiers divulgués montrent que la société écran qui se trouvait au centre du stratagème — la Congo Construction Company (CCC) — a reçu 55 millions de dollars depuis des sources étrangères ; ces fonds étaient apparemment destinés à M. Kabila et son entourage. La CCC a ensuite versé 10 millions de dollars à des comptes en toute sécurité tandis que la famille Kabila risquait de perdre à la fois le pouvoir et le contrôle de la banque.
  • Ces fonds ont transité par le système financier international, passant par des institutions financières majeures telles que Citibank et Commerzbank, en provenance et à destination d’un pays ravagé par la corruption, le tout sous de faux prétextes et avec peu ou aucune documentation à l’appui. Ces faits démontrent comment des géants financiers dont les valeurs de marché éclipsent l’ensemble de l’économie congolaise ne font rien pour protéger les pauvres des affres d’un système kleptocrate.
  • C’est le peuple congolais qui détient les droits sur de nombreux gisements de minerais stratégiques qui alimentent la plus grande vague d’industrialisation du monde, enrichissant les sociétés minières, les ingénieurs et les industriels tout en bénéficiant immensément aux consommateurs finaux de véhicules électriques, de téléphones cellulaires et d’ordinateurs portables. Et pourtant, la clique dirigeante des Kabilas s’est emparée des institutions qui étaient censées représenter l’ensemble des intérêts du peuple congolais. Ces mêmes individus se sont également emparés de l’élément crucial qui leur permettrait de sécuriser leurs gains mal acquis : une banque.

Aperçu des recommandations de ce rapport (lire le texte intégral de ces recommandations dans le rapport « Trafic d’influence ») :

  • Les institutions financières mondiales et les banques congolaises devraient enquêter sur les activités décrites dans ce rapport et établir des mesures pour empêcher qu’elles ne se reproduisent. En particulier, les banques mondiales et congolaises devraient collaborer pour améliorer leurs devoir de vigilance à l’égard de la clientèle, enquêter sur les conclusions de ce rapport et, de manière plus générale, améliorer le contrôle des transactions liées à la RDC, car elles peuvent présenter un risque élevé d’activités financières illicites.
  • Les États-Unis, l’Union européenne et le Royaume-Uni devraient enquêter pour établir si les activités décrites dans ce rapport ont enfreint la loi, publier des avis publics concernant le risque de blanchiment d’argent associé avec la RDC et avec les marchés complexes de financement d’infrastructure liés à certaines entreprises publiques chinoises, et, le cas échéant, émettre des sanctions aux individus et aux sociétés clés mentionnés dans ce rapport.
  • Le gouvernement de la RDC devrait établir une gamme de mesures pour identifier si toute activité décrite dans ce rapport a enfreint la loi, renforcer l’indépendance des principaux organismes de surveillance, augmenter le contrôle des transactions éventuellement touchées, imposer de fortes exigences de déclaration des actifs et de partage de l’information entre les autorités publiques et les banques commerciales, et, de manière générale, compliquer la tâche des fonctionnaires qui cherchent à trahir la confiance du public. 

Lire le rapport « Trafic d’influence » : https://thesentry.org/reports/backchannel

Consulter la plateforme du consortium Congo Hold-up : https://congoholdup.com

Pour toute demande de renseignement ou d’entretien, les médias sont priés de contacter : Greg Hittelman, directeur de la communication, gh@thesentry.org

À PROPOS

The Sentry est une équipe d’enquête qui traque l’argent sale lié à des criminels de guerre africains et des profiteurs de guerre transnationaux, et cherche à exclure du système financier international les personnes tirant profit de la violence. En perturbant les calculs coûts-avantages de ceux qui détournent les gouvernements pour s’auto-enrichir, nous cherchons à contrer les principaux moteurs de conflit et à créer un nouveau levier pour la paix, les droits de l’homme et la bonne gouvernance. The Sentry est composé d’enquêteurs financiers, d’avocats internationaux spécialisés dans les droits de l’homme et d’experts régionaux, ainsi que d’anciens représentants des forces de l’ordre, des agents du renseignement, des responsables politiques, des journalistes d’enquête et des professionnels du milieu bancaire. Fondé conjointement par George Clooney et John Prendergast, The Sentry est un partenaire stratégique de la Clooney Foundation for Justice.